Return to site

Homogamie, clé sociologique et comique

par Charlène Friang, professeur-agrégée de sciences économiques et sociales

Le jeu de l’amour, un hasard ? Marivaux explore ce questionnement à travers le travestissement social de deux couples de maîtres et de domestiques ; soit un cadre et un employé dans la mise en scène de #LeJeu. Le travail des sociologues pour dénaturaliser la passion amoureuse, réalisé principalement dans la deuxième moitié du XXème siècle, notamment avec le travail d’Alain Girard, peut nous éclairer sur les mécanismes sociaux décrits par l’auteur dans sa pièce. On y retrouve ainsi les trois facteurs sociaux expliquant l’homogamie, c’est-à-dire l’union de deux individus socialement semblables au sein du couple : la mise en tension entre les deux premiers et le troisième constitue le processus dramaturgique sur lequel s’appuie Marivaux.

Tout d’abord, et particulièrement à l’époque de Marivaux et dans les milieux qu’il décrit, l’homogamie est le résultat direct d’une stratégie consciente des époux ou de leurs familles : il s’agit d’assurer le rang pour les maîtres (ou les cadres dans la mise en scène de Clément Martin-Occelli), et de ne pas outrepasser le sien pour les domestiques (respectivement les employés). La pression familiale exercée consciemment ou inconsciemment conduit les individus à préférer des conjoints de même milieu social, et c’est ce qui fait dans la pièce tout le désarroi de Dorante (Rémi) et de Silvia (Zelda).

Ensuite, l’homogamie tient aux lieux de vie que se partagent les différentes classes sociales : à l’époque du Jeu de l’amour et du hasard, ce sont les pièces très strictement réservées aux domestiques ou aux maîtres, qui ne favorisent pas la rencontre entre les différents milieux sociaux. Les individus ont donc statistiquement plus de chances d’épouser un conjoint de même origine sociale du fait de leur fréquentation de lieux communs. Cette cloison sociale est reprise dans la mise en scène années 1960 de la compagnie des Cerveaux à plumes.

Marivaux joue avec ces deux premiers facteurs d’homogamie, ressorts comiques de la pièce : le père semble ne pas attacher d’importance aux différences sociales des époux (Lisette pense avec étonnement qu’il accepte son mariage avec Dorante renommé Rémi), mais contribue en réalité à empêcher les mariages hétérogames du fait du double déguisement. Il inverse les lieux de vie sans permettre la rencontre des différents milieux sociaux. Marivaux prend donc des libertés finalement très mesurées avec les codes sociaux en vigueur : les deux couples croient vivre une expérience sociale singulière, mais celle-ci se limite à l’inversion des rôles.

C’est le troisième facteur expliquant l’homogamie qui accélère le déterminisme social dans cette pièce. En effet, l’homogamie résulte en grande partie des différences de normes et de valeurs forgées lors de la socialisation. La socialisation est en grande partie différentielle selon les origines sociales. L’amour reposant en partie sur des valeurs partagées, deux individus de socialisations similaires ont plus de chances de se marier que s’ils ont intériorisé des manières de penser et d’agir très différentes. Le dégoût qu’inspire Arlequin déguisé à Silvia (renommée Zelda) tient à sa socialisation d'employé, de même qu’inversement, l’amour de Dorante (alias Rémi) naît dans son étonnement à trouver dans une secrétaire le raffinement et l’esprit propres à son milieu social.

Le jeu de l’amour et du hasard joue donc du déterminisme social sans le démentir, modifie les codes sociaux tout en rappelant leur force et leur importance.

All Posts
×

Almost done…

We just sent you an email. Please click the link in the email to confirm your subscription!

OKSubscriptions powered by Strikingly